YVES RAVEY : POUR LES LIBRAIRES

Une librairie qui ferme rend chacun de nous un peu plus aveugle.

J’ai aperçu cela l’autre jour, face au vide des rayons déserts, et j’ai pensé au livre abandonné, comme les enfants parfois sont abandonnés. J’ai vu le désert, les rayons où s’aventuraient de rares passants.

Les portes qui se ferment ainsi devant le lecteur m’ont évoqué les tickets de rationnement pendant la guerre, le manque. Le silence aussi. Pourtant, j’ai perçu, feuilletant l’un des ouvrages perdus sur un rayon, cette voix, venue de très loin. C’était le chant des héros venus du livre. Mais j’entendais aussi la voix du libraire qui me conseillait, il me disait : J’ai aimé cette histoire et je voudrais vous dire pourquoi.

J’ai cherché la voix mêlée aux cris à l’intérieur du roman, j’ai cherché l’ombre du libraire disparu, j’ai pensé : La lecture de ce roman m’est conseillée par un fantôme, une sorte de mauvaise conscience du livre abandonné.

Le monde de la librairie qui s’en va est un monde sans respiration, un monde sans pensée. Ainsi, j’ai erré parmi les ombres des livres dans la bibliothèque des ombres, j’ai dit : Le livre est rendu indisponible par une opération silencieuse. Une frontière fermée nous sépare désormais des romans, des aventures de nos héros favoris, des histoires d’amour, du langage, du rêve intime du lecteur. Le livre c’est le monde. Aujourd’hui il est devenu la nuit.

Nous croyons tous ceci : Le lecteur qui se heurte à la porte close de la librairie, se rend dans une autre librairie. Mais non. La vérité est qu’il cesse de lire. Tout simplement. Face au livre manquant, la lecture est remplacée par le vide. En effet, la librairie qui nous manque, manque également à la rue voisine.

Le libraire de la rue voisine devra mourir lui aussi, ce sera une habitude. Le manque du livre passera avec le temps, on oubliera le livre, ça se fera sans mot dire. La mort du libraire est toujours discrète, personne ne s’en rend compte. Un jour, à la place d’une librairie c’est une banque, un kidnapping de la langue écrite dans le murmure des ombres.

Voici un exemple de mort discrète : Comment, sans le livre et sans le libraire me rappellerai-je qu’Anne Frank est née à Francfort-sur-le-Main le 12 juin 1929 ? et comment me souviendrai-je que ce livre que nous aimons, chacun le sien, compte parmi nos plus belles lectures ?

Peut-être, c’est facile de dire qu’avec le libraire qui disparaît, c’est le livre qui s’en va. Eh bien non, ce n’est pas facile du tout, c’est même très difficile de défendre le livre. Mais, nous le savons, le libraire nous conduit vers des terres magnifiques.

Et nous le disons, quand on ferme la librairie, c’est le libraire qui s’en va, seul cette fois, sa valise à la main, remplie de mémoire et d’esprit.

A ce titre, je ne sais si vous en avez déjà fait l’expérience, mais quand on discute avec le libraire, on entend le bruissement du monde, l’écho de la vie qui traverse le roman. Alors, les mots de la connaissance et des sciences humaines viennent éclairer notre conscience. Mais aujourd’hui, notre conscience est menacée.

Cela est vrai, la fermeture d’une librairie ressemble à un tas de cendres, un feu discret, presque invisible allumé sur la place publique, un minuscule autodafé — sans flammes. Sous les réverbères éteints.

Ainsi, cette nécessité de la lumière.

A LAGRASSE, AU COEUR DES CORBIERES, UN LIEU PERMANENT D’ANIMATION ET D’ETUDE AUTOUR DU LIVRE ET DE LA PENSEE

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