Jean-Baptiste Harang, Le Magazine littéraire, décembre 2009Fine lameParfois, lorsque l'on referme un livre, essoré, sonné par son énergie, il faut, comme dans le sport, revenir aux fondamentaux, à la base de l"esprit critique qui, comme on sait, commence par la lecture du dos du livre, comme si on ne l’avait pas encore ouvert : « L’Institut de surveillance avait placé Lucky et Lili au service des Kaltenmuller. Lili était chargée du ménage, Lucky des fleurs, sous l’autorité de leur oncle Pithiviers qui leur avait ordonné de taire tout ce qu’ils voyaient. Mais c’était sans compter sur l’amour de Lucky pour sa sœur ni sur les multiples usages du cutter. » Certes, tout cela correspond à ce qu’on vient de lire, les promesses de ces quelques phrases ont été généreusement tenues, mais tellement au-delà que leur modestie étonne : on sort d’une telle histoire de crime, de jalousie, de suicide, de sexe et d’amour, de misère et de haine, de violence et de mépris, d’adolescences confisquées, que les fleurs et le ménage de la quatrième de couverture sont devenus des pleurs et des larmes.Sauf le cutter du titre, tranchant, luisant, taché de sueur et de sang, il aura servi trois fois, et pas seulement pour ouvrir du courrier. Dans le formidable chapitre premier, dans l’obscurité d’un cellier, près d’une nichée de petits chats, l’oncle Pithiviers à quatre pattes, une tombe de foie de génisse à la main, et Lucky en souffre-douleur, le cutter aura servi à châtrer sauvagement Oswald, le chat d’Adélaïde et de Marius Kaltenmuller, de Marius surtout. Resservi, mais nous n’y étions pas, pour défigurer Filiputti, ça lui apprendra. Et à la toute fin, pour bien pire, ou bien plus juste, des estocades que nous ne dirons pas, nous en avons déjà trop dit.Lucky raconte tout, il ment un peu parfois, pour respecter une promesse, ou protéger ce qu’il prend pour son intérêt. Mais nous n’avons que lui pour savoir, comme on dit dans le cinéma, il est de tous les plans du livre. Il dit « je », il fait des phrases courtes, extrêmement efficaces, ne connaît que le discours indirect et n’est pas trop bavard. Il s’appelle Lucky Wotruba, c’est son nom de dossier, on sait qu’il a moins de 16 ans puisque Lili, qui les a presque, est sa grande sœur, on sait que la très belle Adélaïde se baisse pour l’embrasser. Il a la réputation d’être un peu idiot, mais ce n’est pas prouvé. Au contraire. Son père est mort, sa mère éloignée, il apprend la cordonnerie dans un institut idoine. Il sait se servir d’un cutter. Il aime son oncle, qui ne le mérite pas. Et sa sœur, qu’on ne voit pas beaucoup et qu’on plaint.L’oncle Pithiviers a tout l’air d’un sale type, et Marius Kaltenmuller d’un brave ; évidemment c’est le meilleur qui s’en va le premier, retrouvé mort au volant de sa Ford Taunus huit cylindres (il y en eut), terrassier en costume du dimanche, moteur tournant dans son garage. Pithiviers a une Ami 6 break, et le flic une R8 Gordini, les décors sont des années 1960, 1970, mais tout se passe aujourd’hui comme demain. C’est une histoire dont on pourrait faire un mauvais film, un téléfilm acceptable, avec un amant ou deux, du chantage, du dégoût, un cocu, un flic mordant, du whisky renversé, trop de robes d’été et de chaussures de prix, une femme aguicheuse et resplendissante. Une montre en or a disparu, un gogo rêve de Capri, une cagnotte dans une boîte à sucre vide, des photos de nus, et Lucky se cache sous un sommier…Mais ce n’est pas un mauvais film, c’est pure littérature : un miracle a lieu tandis qu’on lit ce livre, et, comme tous les miracles, il est inexplicable. Est-ce la brièveté, la modestie, la simplicité des phrases ? La précision des choses dites, décrites, des gestes détaillés, noués en séquences irréfragables ? Est-ce l’absence systématique de tout jugement, de tout commentaire, de toute pose moralisante ? Est-ce le prégnant effet de réel que ces moyens d’écriture volontairement basiques imposent ? Est-ce la personnalité supposée naïve du narrateur, sa jeunesse, sa résignation devant toute fatalité ? Est-ce le rythme fébrile que cette innocence rugueuse martèle ? Allez savoir.Le miracle est de produire de la grâce avec du malheur, de l’harmonie avec du drame, de la musique avec des bruits. Yves Ravey ne cherche pas la canonisation, il pourra toujours faire croire que ces miracles lui échappent, mais qu’il y prenne garde, voilà quelques livres que nous avons l’œil sur ce récidiviste. Sans compter les multiples usages du cutter, il y a bien de la peinture au couteau.
A LAGRASSE, AU COEUR DES CORBIERES, UN LIEU PERMANENT D’ANIMATION ET D’ETUDE AUTOUR DU LIVRE ET DE LA PENSEE
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