École de littérature 2017

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Cette page est la trace des activités de l’École de littérature 2017 déjà réalisées. Pour les activités à venir de l’année 2017, ainsi que pour une présentation générale de cet axe d’activité, reportez-vous à la page École de littérature.

 

Ateliers 2017

(en cours)

Stages 2017

(en cours)

Rencontres littéraires 2017

Samedi 21 janvier 2017 à 16 h
Rencontre avec la philosophe Françoise Valon
à l’occasion de la parution de son nouveau livre co-écrit avec Geneviève Azam, Simone Weil ou l’expérience de la nécessité (Le passager clandestin, coll. « Les Précurseurs De La Décroissance», octobre 2016)

Conversation-lecture-débat
Entrée libre et gratuite

 

Françoise Valon est professeur agrégé de philosophie. Elle a enseigné la philosophie et le théâtre dans plusieurs villes de France. Elle intervient ponctuellement au département des sciences sociales à l’Université Jean Jaurès, dans différentes associations et autres rencontres ouvertes pour exposer et débattre autour des penseurs de tous temps. Elle anime depuis plusieurs années un atelier de philosophie lors du Banquet du Livre d’été à Lagrasse.

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À PROPOS DE SIMONE WEIL OU L’EXPÉRIENCE DE LA NÉCESSITÉ
Simone Weil (1909-1943) fut une lanceuse d’alerte dont la voix fut recouverte en son temps. Ce qu’elle annonçait se vérifie aujourd’hui : le système capitaliste et industriel tend à détruire toutes les bases possibles d’une organisation différente, et il subsistera jusqu’à l’extrême limite de ses possibilités. Son appel à une dissidence ultime qui renouerait le « rapport originel de l’esprit avec le monde » doit donc plus que jamais être entendu. 
Simone Weil a tenté de concevoir un projet de civilisation capable d’accueillir les tensions entre exigence de liberté et confrontation avec les limites matérielles du monde – la « nécessité ». Ce projet exige un renversement des valeurs instituées dans des sociétés vouées au « règne de la force ». Il annonce celui de la décroissance par son exigence d’une pensée lucide, le refus de la force et de la vitesse, la coopération, la décentralisation, l’amitié et le sens de la beauté.

SIMONE WEIL OU L’EXPÉRIENCE DE LA NÉCESSITÉ, PRÉSENTATION DE L’ÉDITEUR
Philosophe, mais aussi militante et syndicaliste, Simone Weil n’a eu de cesse de se confronter à la réalité de la société. S’opposant à l’industrialisme qui déracine les travailleurs, elle s’est rapidement montrée très critique à l’égard du progrès technique et des rapports de domination qu’il induit. Elle a décrit le fonctionnement des usines modernes dont elle a vécu directement les effets ; elle a opéré une vive critique de la rationalisation et de la division du travail ; et elle a également dénoncé de manière visionnaire les limites des ressources naturelles, et les dégâts liés à leur exploitation. Face à l’esclavage industriel, et à notre impuissance devant la machine sociale, la bureaucratie et l’État, Simone Weil développe le concept d’enracinement, qui supposerait d’habituer dès le plus jeune âge les enfants à mépriser le rapport de forces. À la grande industrie, à la division du travail, à la subordination de l’ouvrier dans l’entreprise, l’enracinement oppose l’organisation de coopératives, de communautés autonomes, de petites unités de production reliées entre elles. La grandeur des hommes tenant à leur capacité à travailler, Simone Weil réfléchit à changer la nature même du travail.
Cela signifie que chacun maîtrise le résultat de son travail, jusque dans ses gestes, grâce à des techniques qui soient pensées pour cela, en quelque sorte, des techniques « conviviales » au sens d’Illich.
L’enracinement s’oppose aussi à la violence de la technique industrielle qui saccage les ressources naturelles, exploite l’énergie à outrance et produit des dégâts irréparables. Simone Weil pointe l’absurdité d’un développement illimité de la production et de la productivité. Sur bien des points, elle anticipe donc clairement les analyses de la décroissance.

SIMONE WEIL OU L’EXPÉRIENCE DE LA NÉCESSITÉ, LA PRESSE EN PARLE
La Décroissance – novembre 2016
Une incontestable précurseur. Cette courte introduction permet de se familiariser avec une philosophe exemplaire, communiste qui critique le marxisme et le développement illimité des forces productives, chrétienne qui combat aux côtés des anarchistes contre Franco, pacifiste qui résiste pendant la Seconde Guerre mondiale, enseignante qui travaille aussi en usine, partage la condition des prolétaires, éprouve l’oppression pour mieux aiguiser ses critiques de la civilisation industrielle… En seulement 34 ans d’existence, Simone Weil a vécu intensément et laissé une œuvre majeure pour les objecteurs.

EXTRAIT DE SIMONE WEIL OU L’EXPÉRIENCE DE LA NÉCESSITÉ, p. 32, 33
Or, l’absence de toute nécessité n’est pas la liberté car ce serait une liberté vide. On ne peut en finir avec la nécessité, comme on ne peut en finir avec le négatif, avec la mort, c’est la rançon de la liberté. C’est cette pression que les post-humanistes aujourd’hui voudraient justement éradiquer.
Il y a une vérité du travail physique, de l’effort, du contact avec la matière. Vérité qu’on retrouve dans le travail artisanal ou la petite entreprise. Le travail manuel est une façon privilégiée d’être au monde, de faire corps avec le monde, d’en rencontrer les aspérités, de se confronter à la matière. La vie de l’esprit en dépend. C’est pourquoi accepter la nécessité, avec son lot de souffrances physiques, ne s’oppose pas à la liberté contrairement à l’humiliation. Obéir aux rythmes cosmologiques et vitaux s’oppose à la vitesse et à la performance des processus industriels, au saccage des terres, à l’extractivisme forcené, aux prédateurs qui entendent dominer la nature au lieu d’en accepter les limites.
La grande industrie quant à elle, ne fournit que du travail d’esclave, physiquement et moralement éprouvé par Simone Weil après 1934, dans ses expériences à l’usine. La grande entreprise est une caserne ; elle est le lieu d’accomplissement du déracinement. Quant au chômage, il est « un déracinement à la deuxième puissance ». Dans l’industrie, les travailleurs ne sont pas seulement exploités par des rapports de production capitalistes fondés sur la propriété privée des moyens de production, ils sont dominés par ces moyens de production, par une division du travail qui les prive de tout accomplissement. Humiliés et privés de la possibilité de penser leur condition, ils ne peuvent trouver dans le travail l’expérience du bien, de la justice, d’une spiritualité.
Le travail divisé, scientifiquement organisé, taylorisé, réduit les humains à de la matière brute.

Samedi 11 février à 16h

 Rencontre avec Dominique Blanc
autour du récit co-écrit avec Daniel Fabre, sur l’aventure singulière d’un brigand du XIXe siècle, au travers de sa biographie. Le Brigand de Cavanac – Verdier Poche, 2015

Conversation – Lecture – Débat

 Entrée libre et gratuite

Dominique Blanc est anthropologue au centre de Toulouse de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Ses recherches actuelles portent sur les mises en scène et les mises en récit de la mémoire de la guerre civile espagnole en Catalogne aujourd’hui. Il est aussi traducteur de littérature espagnole, et a notamment traduit nombre d’ouvrages de Miguel Delibes (L’Hérétique, 2000 ; L’Étoffe d’un héros, 2002…), de Felipe Hernàndez (La Dette, 2003 ; Éden, 2004…), tous parus aux éditions Verdier ; ainsi qu’un livre de photos d’Isabel Muñoz (Actes Sud, 2004).

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Dominique Blanc

Daniel Fabre, mort en 2016, était anthropologue, directeur d’études à l’EHESS (Paris), chaire d’Anthropologie de l’Europe. Il fut co-fondateur (avec Jean Guilaine) du Centre d’anthropologie des sociétés rurales (EHESS-CNRS Toulouse) ; fondateur et directeur du LAHIC (Laboratoire d’Anthropologie et d’Histoire sur L’Institution de la Culture) ; co-responsable de l’enseignement doctoral EHESS-Ecole française de Rome (1995-2000) et président du GARAE (Carcassonne). Après avoir débuté par des recherches sur la littérature orale, le carnaval, les communautés rurales et l’anthropologie des écritures ordinaires, ses intérêts portaient sur la théorie de l’initiation ; les formes modernes du culte de l’artiste et de l’écrivain ; l’anthropologie des arts et de la littérature ; l’histoire européenne du regard ethnologique.

LE BRIGAND DE CAVANAC, PRÉSENTATION DE L’ÉDITEUR

Dès le début du xxe siècle a circulé à Cavanac, près de Carcassonne, un manuscrit anonyme qui relate en détail une biographie, celle de Pierre Sourgnes, dit l’Antougnou. Le « roman » nous apprend qu’à la suite du différend qui l’opposa à sa mère à propos d’une passion amoureuse, le jeune homme, dans l’été de 1837, prit le maquis ; sa carrière de brigand, riche en coups d’éclat, s’acheva tragiquement quatre ans plus tard…
Dans la multitude des récits que suscita la brièveté intense de cette vie, Dominique Blanc et Daniel Fabre ont isolé les trois canevas qui donnent à ce destin un sens tout différent. La « vérité » de l’Antougnou n’est que le système complet de ces variantes : il est tour à tour criminel monstrueux, bandit d’honneur, et passionné révolté contre l’ordre du village, selon la position que chaque narrateur, chaque groupe social lui assigne.
Depuis une trentaine d’années, ethnologues et historiens débattent du bandit, opposant la réalité de ses méfaits aux prestiges illusoires de sa légende ou remplaçant la singularité insaisissable du brigand par l’anonymat du brigandage. Le cas de l’Antougnou invite à déplacer la perspective. La biographie du brigand est bien le lieu où s’affrontent toujours des fictions contradictoires, mais elle offre aussi, depuis le xviiie siècle, l’occasion de fonder, sur l’écrit et l’image, un héros singulier autour duquel se cristallise toute l’histoire autochtone.

LE BRIGAND DE CAVANAC, LA PRESSE EN PARLE

L’Indépendant – 8 novembre 2015 – Serge Bonnery
Il y a longtemps que ce livre passionnant était épuisé et Verdier a aujourd’hui la riche idée de le republier en poche dans une nouvelle version revue et augmentée qui comprend, outre le texte original du manuscrit de Cavanac daté de 1894, une étude approfondie sur le sujet et tout le dossier de la controverse suscitée au moment de sa première publication. Passionnant.

EXTRAIT DU BRIGAND DE CAVANAC, p.70, 71, 72

La journée qui suivit cette évasion mémorable fut assez belle pendant la matinée, mais la soirée fut pluvieuse. Madame Murat, qui sortait très peu, avait profité du beau temps pour aller prendre l’air dans la campagne et avait poussé jusqu’aux vignes de Saint-Martin, situées à trois kilomètres du village, sur les premières pentes des Corbières. Vers deux heures, au moment où elle se préparait à rentrer à Cavanac, le ciel s’obscurcit, la pluie commença à tomber ; force lui fut de chercher un abri dans une des nombreuses cabanes que les paysans édifient sur les terrains éloignés de toute habitation afin de pouvoir, le cas échéant, trouver refuge contre le mauvais temps. Les cabanes, construites presque toutes sur le même modèle, peuvent contenir trois ou quatre personnes ; elles sont élevées d’environ deux mètres et leur porte n’est jamais fermée à clef pour la raison bien simple que le premier surpris par la pluie n’aurait aucun scrupule à enfoncer la porte si celle-ci n’était pas ouverte. Madame Murat venait donc d’entrer dans une de ces cabanes, quand un autre habitant de Cavanac, qui travaillait dans le voisinage et que la pluie avait aussi dérangé, vint la rejoindre. C’était un nommé Clercy.
« Tiens, fit-il en entrant, je n’aurais jamais cru vous trouver ici, Madame Murat ; il est rare de vous voir dans les champs, et vous avez bien mal choisi votre jour pour déroger à vos habitudes » […]
La conversation continua sur ce ton pendant quelques temps. À un moment, Clercy sortit pour interroger le ciel et dit en rentrant :
« Je crois que la pluie ne tardera pas à cesser ; mais c’est curieux, je viens de voir, là-bas, le long des arbres qui bordent le grand ruisseau un homme dont la vue m’a causé une drôle d’impression. Franchement, si je n’étais pas sûr que l’Antougnou est en prison, j’aurais cru que c’était lui.
– Oh ! mon dieu ! fit madame Murat, ça doit être lui ! il a dû s’échapper !
– Mais non, madame, votre imagination s’égare, si j’avais su je n’aurais pas parlé ainsi ; ce n’est pas l’Antougnou que j’ai vu ! ce ne peut pas être lui ! »
Clercy n’avait pas achevé de parler que Sourgnes parut sur le seuil de la petite porte dont il occupait toute l’ouverture avec ses larges épaules ; il tenait son fusil sous le bras pour en mettre les batteries à l’abri de la pluie.
« Je tombe ici en pays de connaissance », dit-il en entrant. Et s’adressant à madame Murat qui était devenue livide : « Et vous aussi, madame ! Franchement je suis bien aise de vous rencontrer, quoique j’eusse préféré votre mari ; mais faute de grives… d’ailleurs, son tour viendra plus tard. »

 

Samedi 18 mars à 17h
Rencontre avec l’écrivain Camille De Toledo,
autour de son nouveau roman,
Le Livre de la faim et de la soif, Gallimard, février 2017

Camille De Toledo à Lagrasse le 18 mars

Camille De Toledo

Conversation-lecture-débat
Entrée libre et gratuite

Camille de Toledo, né en 1976, a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier et le cinéma et la photographie à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York. De retour en France, en 1996, après un an passé à Calcutta, puis à Tanger, il fonde la revue Don Quichotte. En 2004, il séjourne à la Villa Médicis. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates, une tétralogie, dont deux titres sont parus. Il est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres. Ses livres sont traduits en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis.
Camille de Toledo vit à Berlin. Il travaille à des formes d’écritures labyrinthiques selon ce qu’il nomme, « une esthétique du vertige » et œuvre à « une extension du domaine de l’écriture » notamment par des narrations matérielles, plastiques, reliant tous les langages : visuels, sonores, vidéo. En 2015, il présente une série de trois expositions monumentales à Leipzig, au centre d’art de la Spinnerei. Il crée, pour ces narrations matérielles, une « plateforme » de production, le projet Mittel-Europa à travers lequel il invite des chercheurs, des historiens, des théoriciens de l’art, à travailler avec lui, pour inventer, à plusieurs voix, les « avenirs de nos habitations ».

Quelques ouvrages de Camille de Toledo

Strates : – L’Inversion de Hieronymus Bosch, Verticales, 2005
Vies et mort d’un terroriste américain, Verticales, 2007
Le Hêtre et le bouleau, Le Seuil, 2009
Vies pøtentielles, Le Seuil, 2010
L’Inquiétude d’être au monde, Verdier, 2012
Oublier, trahir, puis disparaître, Le Seuil, 2014

À PROPOS DU LIVRE DE LA FAIM ET DE LA SOIF

Le Livre de la faim et de la soif est une chevauchée effrénée dans les contrées du conte et du roman picaresque. Le personnage central est le livre lui-même. Alter ego du narrateur, il entame de façon autonome des récits qu’il ne prend pas le temps d’achever, en quête d’une totalité irréalisable. Chaque fois, le livre s’aperçoit qu’en nommant les choses il les détruit et doit repartir à la recherche d’une autre réalité. Sa folle cavale nous emporte dans de nombreux pays, réels ou imaginaires, dans diverses époques, dans des langues différentes, car le livre n’est jamais rassasié. Ses récits empruntent leurs univers au western, au roman noir, au Talmud ou au Coran, aux poèmes de Michaux ou au roman de Cervantès, à Borges ou à Rabelais…
Voyage entre les mondes, Le Livre de la faim et de la soif embrasse ce XXIe siècle débutant de colères et de tremblements. Il s’agit, pour Camille de Toledo, d’allier dans une fiction labyrinthique la pensée et le rêve, la philosophie et la poésie, de fondre tous les possibles dans une narration sans limites. Une aventure littéraire exceptionnelle, vibrant à chaque page d’une joie d’inventer et d’une vitalité impressionnantes.

LE LIVRE DE LA FAIM ET DE LA SOIF, LA PRESSE EN PARLE

Le Livre de la faim et de la soif… C’est le titre d’un roman labyrinthique paru chez Gallimard. Où l’on part sur les traces d’un livre, de son dactylographe et de son lecteur. Penser le texte, la langue comme une arme politique sans éluder la question de la forme, c’est le projet depuis longtemps de son auteur, Camille de Toledo.
Olivia Gesbert, La Grande table – France culture, février 2017

Car dès ses premières pages, sans attendre, Le Livre de la Faim et de la Soif met en scène et littéralement en œuvre un Après de la littérature où lorsque toutes les pages ont été écrites, surgissent deux personnages, jetés sur les routes éberluées du monde, le Livre et son sténographe, deux personnages comme deux hommes jetés dans le monde des hommes qui, comme personnages, qui opèrent une traversée du Sens, deviennent des puissances dantesques, comme un redessin de La Divine Comédie où le Livre voyage dans le monde pour savoir s’il lui est possible non pas uniquement de revenir mais d’être : « Le Livre voulait un corps » est-il dit. […]
De fait, Camille de Toledo écrit avec constance et ardente patience le grand contre-livre de la littérature contemporaine, ce livre aperçu par Pierre Michon au seuil de Corps du roi à propos de Flaubert, ce grand livre négatif qui aurait à charge de rédimer toutes les morts, d’œuvrer à oublier les morts, de repaver de sens les feuillets disjoints et épars du monde.
Johan Faerber, Diacritik, février 2017

EXTRAIT DU LIVRE DE LA FAIM ET DE LA SOIF, p. 69

Je sens que le livre a peur comme les tigres de l’Inde, les jaguars du Surinam, peur comme cet homme qui marche vers sa mort, à l’entrée de la Vallée des Tourments, en suivant ses propres pas. Car il sait, pressent que quelque chose va se produire, est en train de se produire, qui marque la fin d’une certaine forme du monde, empli d’objets, de pesanteurs, d’étagères, de magasins d’étagères. Il pressent la fin des reliures, des plissures, des tranches, des rotatives, des ouvriers du livre, la fin de toutes les choses associées à l’épaisseur, à la pesanteur, à l’usage séculaire qui conduisait, dans toutes les langues, à vouloir préserver quelque chose de la mémoire entre deux couvertures, dans des tours, des rayonnages, des caves bien isolées de l’eau. Le livre, déjà, a enterré beaucoup de ses camarades. « Combien d’ouvriers imprimeurs ont fait faillite au cours du dernier siècle ? » demande-t-il. Le livre pourrait se croire éternel, ou à l’agonie, mais dans sa peur, il fait preuve de sagesse. Ne conclut pas. Il dit qu’il ignore quand se terminera la guerre et si guerre il y a. Et la paix, aussi, l’accable. Combien, à ce jour, le livre a-t-il pleuré de morts, écrivains, poètes, décédés, oubliés ? Un cortège impressionnant. C’est incalculable. La base de données de toutes les bibliothèques n’y suffirait pas. Le livre se replie dans son sommeil. Il rêve d’un manuscrit, le sien, avec des ratures, des taches de café, et il voit que ce temps-là n’est plus. S’il existe encore quelques fanatiques de la main, qui laisseront derrière eux des trésors – ô manuscrits, uniques objets d’adoration dans une ère où tout sera reproduit -, tout tend inexorablement à détruire la matière, la feuille et les doigts qui la caressent.

 

 Autres événements 2017

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