Extrait du blog Boojum, L’animal littéraire

par Philippe Menestret

Car être et n’être plus sont pareille malédicition

Louis-René des Forêts

J’ai eu cette chance rare, mais qui fut aussi une malédiction, de travailler pendant près d’un an pour les éditions Verdier. Enrôlé comme stagiaire, je fus ensuite embauché pour me conscarer, entre autres tâches, au contenu du site Internet. C’était en 1998, et Verdier était un précurseur à l’époque. Les maisons d’édition littéraires ayant un site Internet se comptaient sur les doigts d’une seule main. Je crois me souvenir que lorsque les éditions Verdier lancèrent leur site, Gallimard n’en avait pas !

Ce fut une chance car je rencontrai une équipe vraiment exceptionnelle. Je rencontrai un homme exceptionnel en la personne de Bob. Il était totalement dévoué, corps et âme, à sa mission. J’ai rarement rencontré une personne qui pensait si peu à lui. Les déjeuners pris ensemble étaient l’occasion de discussions où le Verbe montait haut, surtout dans la bouche de Bob. Je ne m’attendais pas à prendre mes repas à la même table que Pierre Michon, Jacques Réda, Jean-Claude Milner, François Bon, etc. Je n’étais que stagiaire dans une maison d’édition qui regroupait des amis de 30 ans que la radicalité politique avait soudé dans les années 70. Fondamentalement, je crois qu’ils n’avaient pas envie de ruminer leur échec, seuls, dans leur coin, et, contrairement, aux nombreux autres qui étaient passés du « col Mao au Rotary » (pour paraphraser le livre de Guy Hocquenghem), ils n’avaient pas abandonné cette radicalité. Ils avaient envie d’être des passeurs et, nous, la génération suivante, chacun à notre niveau, étions les récipiendaires.

Bob était quelqu’un d’intransigeant avec lui-même et avec les autres. Il ne lâchait rien quand il s’agissait de savoir ce que vous aviez vraiment sous la cuirasse, au risque de vous déstabiliser en profondeur. Je me souviens d’un soir à Lagrasse, lors du banquet du livre, où j’eus l’impression de vivre mon procès politique. Il y avait là une dizaine de personnes et Bob et Dominique qui m’accablèrent de questions pendant plus d’une heure, je crois me souvenir. Nous trois seulement parlions. Je sortais de cet échange complètement vidé, jamais on ne m’avait poussé si loin dans mes retranchements. Rencontrer vraiment Bob, c’était se mettre en danger, il révélait à vous-même les mensonges dont vous n’aviez pas conscience et sur lesquels vous aviez fondé votre vie. Je me souviens de déjeuners avec l’équipe, alors que je n’étais plus employé par Verdier, desquels je repartais la joie au cœur pour m’effondrer quelques instants après. À l’époque, j’étais ravagé par le doute, je rencontrais de grandes difficultés à m’en sortir professionnellement, j’avais besoin de plusieurs jours pour me remettre de cet accablement, de cette remise en question.

Mais, je crois que ces séances furent salvatrices car à chaque fois ma fierté était touchée et je n’avais qu’une envie, c’était de faire mentir Bob. Oui, il avait cette importance pour moi, cette influence. Il a été véritablement un père, ce père que je cherchais. Sans lui, je pense que je ne serais pas parvenu là où je suis aujourd’hui, même si rien n’est jamais acquis. Il m’a appris à voler, il m’a convaincu que je pouvais voler.

Travailler pour Verdier fut une chance mais aussi une malédiction. Une malédiction car j’avais trouvé le lieu où j’avais toujours rêvé de travailler, les personnes avec lesquelles j’avais envie de partager mes journées. Je ne pouvais pas rester car la maison n’embauchait pas. Je ne voulais pas absolument travailler dans l’édition, je l’avais compris. Je voulais me mettre au service de la pensée et des Lettres, avec abnégation, et j’avais trouvé le parangon de ce dévouement aux éditions Verdier.

Alors, je ne cherchai pas sérieusement un emploi dans l’édition. Je pensais vraiment qu’après une telle expérience les autres emplois seraient bien fades. Encore une fois, ce fut Bob qui me convainquit qu’il fallait que je m’adresse aux maison d’édition pour leur proposer de créer leur site Internet. Je l’avoue aujourd’hui : j’ai suivi Bob en étant persuadé que je n’y connaissais rien. Ce fut très difficile pendant trois ans. Et, aujourd’hui, j’ai créé plus de 80 sites pour des maisons d’édition ! Grâce à ma persévérance, mon travail, certes, mais surtout grâce à Bob.

D’autres ont dit avant moi – je n’ai été mis au courant du décès de Bob que le 15 octobre, soit dix jours après, alors que nombre de journaux, France Culture dans plusieurs émissions et que j’écoute toute la journée, ont évoqué son travail d’éditeur ! -, quel lecteur exceptionnel il fut, et le catalogue des éditions Verdier est là pour en témoigner.

Je tenais pour ma part à lui rendre un hommage plus personnel, plus intime. Je n’ai jamais su ce qu’il pensait vraiment de moi. Je crois aujourd’hui que j’ai été d’une certaine manière assez ingrat à son égard. Mes visites aux éditions Verdier se sont faites de plus en plus rares, je ne me suis même jamais rendu dans leurs nouveaux locaux. Mais, c’est parce que je suis un peu comme il l’était le partisan du tout ou du rien. Je désirais appartenir totalement à Verdier, sinon rien.

Philippe Menestret