Le Magazine Littéraire

Le fondateur des éditions Verdier,
Gérard Bobillier, disparaît

« Car être et n’être plus sont pareille malédiction. »

Le communiqué des éditions Verdier avance cette citation de Louis-René des Forêts pour parler de leur directeur fondateur, qui «incarna toujours le vivant – tout en se déprenant de l’être.»

Gérard Bobillier s’est éteint le lundi 5 octobre, à Carcassonne.

« De bons écrivains il y en a des tas, de grands lecteurs il y en a peu » : c’est ce mot de Pascal Quignard que Jean-Yves Masson, traducteur et éditeur chez Verdier, choisit pour parler de Gérard Bobillier. Celui qui avait « la conviction que la chose écrite était plus importante que tout » et qui avait fondé il y a presque 30 ans la fameuse édition à la couverture jaune s’est éteint le lundi 5 octobre, à Carcassonne.

Né à Besançon en 1945, Gérard Bobillier s’engage dans les années 60 auprès de la Gauche Prolétarienne, accompagnant, entre autres, la lutte des viticulteurs de l’Aude, en 76, région où il s’installe définitivement. Dès cette époque, il mêle théorie et action, se méfiant des utopies pour préférer partir à la recherche d’un au-delà de l’engagement et finalement peu à peu faire le deuil d’une certaine forme de politique. Et revenir aux textes, aux fondamentaux.

A cet effet, il crée en 1979, à Lagrasse, dans l’Aude, les éditions Verdier, avec Benny Lévy, Colette Olive, Michèle Planel et Benoît Rivero. La maison se forme tout d’abord autour de textes des grandes spiritualités, en particulier hébraïque, avec la collection des « Dix Paroles ». C’est cette parole qui tient l’éditeur, une certaine forme d’idée de l’absolu, de l’Idée tout court, qui trace la ligne éditoriale de cette maison, accueillant les philosophes Guy Lardreau, Jan Patocka, Paul Audi, le théoricien du langage Henri Meschonnic ou l’historien Carlo Ginzburg.

Il fait ensuite entrer en 1980 les éditions Verdier en littérature, pour y chercher selon Jean-Yves Masson une « façon concrète d’exposer la prose du monde ». Cette articulation du « concept avec sa mise en œuvre » commence avec Joë Bousquet et son Papillon de neige. Des auteurs de renom suivent, tel que Pierre Bergounioux, qui publie en cette rentrée Une chambre en hollande et qu’il rencontre en 91, par l’intermédiaire de François Bon, qui édite alors chez lui Sang gris, un recueil de textes d’un atelier d’écriture qui s’est tenu à la Courneuve.

Pierre Michon, également, quitte partiellement Gallimard en 1988 pour rejoindre cette aventure d’une exigence rare et entretenir dès lors une longue relation « d’amitié et de pensée » avec Gérard Bobillier. L’éditeur s’ouvre enfin aux littératures étrangères, limitrophes : la littérature italienne, avec la collection « Terra d’Altri » dirigée par Martin Rueff ou allemande avec

« Der Doppelgänger », de Jean-Yves Masson.

Si l’entrée dans le monde du livre a sonné pour Gérard Bobillier la fin d’une action politique au sens propre, les éditions Verdier demeurent malgré tout empreintes du radicalisme de leur fondateur. Pour Pierre Bergounioux, « il a transféré dans le domaine éditorial des dispositions et des qualités qu’il avait déjà expérimenté dans le domaine politique : une pureté doctrinale, un extrémisme éditorial », une façon de reléguer à l’arrière-plan les questions de coût pour offrir, à tous, un catalogue d’une richesse incomparable.

Dans ce même ordre d’idée, il a créé dans ce même pays des Corbières, afin de perpétuer ce lien avec le public, la « Maison du Banquet ». Et le festival-laboratoire estival qui lui associé, le

« Banquet du Livre ».

Malgré la disparition de son fondateur, les éditions Verdier devraient poursuivre leur travail, en se fiant à la définition pérenne que Gérard Bobillier donnait à Eric des Garets de ce métier qu’il avait à cœur : «Éditer n’est pas une attitude, plutôt un mouvement qui suscite, porte, conjugue dans les valises d’un catalogue des fragments de toujours pour une errance infinie.»

Lucille Dupré