Le Monde

10.10.09

Disparition : Gérard Bobillier

Il ne cultivait pas les bonnes manières, ne cherchait pas à se rendre aimable. L’ironie lui servait moins de protection que de test pour évaluer son interlocuteur. Le masque poli de l’éditeur parisien, avec ses codes de bonne conduite et sa connaissance avisée du milieu, collait décidément mal à son visage comme taillé dans un bois dur, noueux. D’ailleurs, parisien, Gérard Bobillier ne l’était guère. Son sens de l’amitié, son hospitalité un peu rugueuse, il préférait les exercer dans la bergerie de Lagrasse, dans les vignes des Corbières. C’est là qu’étaient nées, en 1979, les Editions Verdier ; c’est là qu’on se rassemblait, à l’écart, dans un cercle informel mais solide d’amis, d’auteurs. On se reconnaissait à la lumière de connivences volontaires, réfléchies. Usages hérités des années du gauchisme florissant. Depuis plus d’un an, on le savait malade, en danger. Gérard Bobillier est mort des suites d’un cancer, lundi 5 octobre à Carcassonne. Il était âgé de 64 ans. Dans le communiqué qu’elles ont diffusé, les Editions Verdier soulignent la coïncidence de ce décès et du 30e anniversaire de la maison, « riche d’un catalogue qui traduit le geste inaugural voulu par Gérard Bobillier« .

De fait, la biographie de l’homme se fond dans le parcours des éditions, préhistoire comprise. Né le 12 octobre 1945 à Besançon, il s’engage, au sortir de Mai 68, dans le courant maoïste de la Gauche prolétarienne (GP). Dans les années 1970, le combat des viticulteurs de l’Aude et surtout celui des salariés de Lip furent pour Bob (comme le nommaient ses proches) des moments importants de maturation politique. En 1973, la GP s’était autodissoute, effet direct des attentats perpétrés contre les athlètes israéliens, aux JO de Munich, en septembre 1972. « Nous avons fait le point sur les années gauchistes, sur l’inabouti partiel de ces années-là et nous avons eu l’envie d’un retour à l’essentiel, aux textes fondamentaux« , se souviendra Bobillier, avec ce langage singulier qui était à la fois le sien et celui d’une partie de sa génération, issue de Jean-Paul Sartre, puis de Jacques Lacan, Michel Foucault, Roland Barthes… « Nous« , c’est aussi Colette Olive, Michèle Planel et Benoît Rivero – qui se retirera ensuite. Ensemble, ils fondent avec peu d’argent, un savoir-faire encore rudimentaire, une immense passion littéraire et une abnégation sans limite les Editions Verdier – lieu-dit près de Lagrasse. « Sa conception de la littérature, nous a déclaré Pierre Bergounioux, écrivain important publié par Verdier, était sans concession, presque d’un autre âge, quasi janséniste. Il la voulait fidèle au désintéressement, à la hauteur, à l’éclat auxquels elle a parfois atteint, dans ses plus grands moments. Il n’a jamais manqué à cette rigueur doctrinale. »

Les épreuves ne vont pas être épargnées à Verdier. En novembre 1999, les inondations qui affectent la région détruisent une partie des stocks.

« C’est la cassure qui importe, pas le fil« , avait tranché un jour Bobillier. C’était au printemps 2008, lorsqu’un journaliste du Monde l’avait interrogé sur la transmission d’une génération à l’autre. Cette « cassure » qui commandait le « retour à l’essentiel », le rapprochement avec d’autres intellectuels de la défunte GP l’avait préparée : d’un côté, Benny Lévy et Jean- Claude Milner, « compagnons de pensée et non pas de route » ; de l’autre, Christian Jambet et Guy Lardreau. Créés par Benny Lévy, des « cercles socratiques » accueillent la réflexion des anciens gauchistes sur le naufrage du politique. Depuis 1995, les « Banquets » de Lagrasse perpétuent, chaque été, cette tradition.

L’un des premiers titres publiés sera Le Guide des égarés, de Maïmonide ; le livre inaugure la collection « Les Dix paroles » fondée par Charles Mopsik. La référence juive est centrale, absolue, pour Gérard Bobillier, qui, n’étant ni juif ni croyant, s’était qualifié lui-même de « harki du judaïsme ». Parallèlement à cette collection, une autre, créée par Christian Jambet, explorera « L’islam spirituel ». En philosophie, l’essai de Victor Farias sur Heidegger et le nazisme, publié en 1987, connaîtra un grand succès. Les sciences humaines ne sont pas en reste, notamment avec Henri Meschonnic ou Carlo Guinzburg. C’est autour de cette « colonne vertébrale » des essais qu’est venue s’installer « la chair de la littérature« , indiquera l’éditeur. Le catalogue d’une admirable richesse témoigne en effet d’une exigence sans faille. En littérature, les domaines italien (que fondèrent Philippe Renard et Bernard Simeone, morts depuis), allemand, espagnol (avec une importante section consacrée à l’art tauromachique), anglais (Yeats, une anthologie de la poésie irlandaise…) ou russe (la récente édition définitive des Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov) n’éclipsent nullement l’attention prêtée à la littérature française : Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Michelle Desbordes, Didier Daeninckx, François Bon, des auteurs plus récents tels Christian Garcin, Jean-Yves Masson (qui dirige le domaine allemand) ou Pierre Silvain.

C’est bien l’homme de métier, l’éditeur, que Pierre Michon se plaît à honorer : « J’admirais Bob à un point tel que je n’ai jamais pu comprendre cette faveur qui m’était faite de recevoir en retour son approbation. Je me suis toujours demandé comment j’avais pu mériter qu’il me recherche, s’arrête à moi, me retienne. Et en fin de compte cette faveur où il me tenait était, en mon âme et conscience, la seule preuve irrécusable de ma « valeur » littéraire. »

Patrick Kéchichian