Le Nouvel Obs.com

Nouvel Obs.comRedevance de l’insomnie

Par Pascal Chapuis (Libraire)

A Gérard Bobillier, passeur de textes et compagnon de nuits d’encre et de lectures

« Ce qui importe, c’est qu’avec le monde, on fasse des pays et des langues avec le chaos du sens, avec les prés du champ de bataille avec nos actes de légendes, et cette forme sophistiquée de la légende qu’est l’histoire avec les noms communs du nom propre. Que les choses de l’été, l’amour, la foi et l’ardeur, gèlent pour finir dans l’hiver impeccable des Livres. Et que pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche,garante de notre existence, notre liberté. »

(Pierre Michon)

Gérard Bobillier

©Louis Monier

Gérard Bobillier, le directeur des éditions Verdier, qu’il avait fondées en 1979 avec Benny Lévy et où il avait notamment publié Pierre Michon, Pierre Bergougnioux ou Jean-Claude Milner, est mort emporté par un cancer ce 5 octobre 2009, à Carcassonne. Verdier a 30 ans, il en avait 64 ans.

Je me souviens d’Henri Meschonnic, confirmant ma passion pour la poésie.

Je me souviens de mes premiers services de presse où Rilke (traduit par l’inestimable Jean-Yves Masson) et ses poèmes continuent à me nourrir.

Je me souviens de (désormais) l’indispensable découverte de Pierre Bergougnioux du « Grand Sylvain » à son superbe journal (rejoignant Charles Juliet, Amiel et tant d’autres).

Je me souviens de la touchante et magnifique Michèle Desbordes, comment oublier cette vieille dame évoquée dans « la Robe bleue » (roman de Michèle Desbordes) assise sur un banc, toute seule, une certaine Camille Claudel.

Je me souviens de la prose enchanteresse de Gil Jouannard.

Je me souviens du romancier J.Y. Masson et de son travail sur Hofmannsthal.

Je me souviens de mon meilleur guide littéraire et parisien : Jacques Réda.

Je me souviens de ma totale et définitive fidélité à Pierre Michon.

Je me souviens du malaise et de la durable fascination pour « l’Amant des morts » de Mathieu Riboulet.

Je me souviens de la prose subtile, rare mais précieuse de Pierre Silvain.

Je me souviens de mon travail sur l’haïku où désormais se côtoient Bashô, Busson, Shiki et Antoine Volodine, alias L. Bassman.

Je me souviens de la pertinence de Tiphaine Samoyault.

Je me souviens de ma passion éternelle pour la littérature allemande et autrichienne, où chez toi je reste comblé avec l’extrême sensibilité de Peter Handke dans son journal, la trilogie de Robert Ménasse, la découverte de Ilse Aichinger, le plaisir de lire les poèmes de la confidence de Paul Celan, Nelly Sachs, le vénéré Rilke, le dérangeant Josef Winkler.

Je me souviens de mes nuits italiennes, la mélancolie de Cristina Comencini, les inédits d’Elsa Morante, le surprenant Vitaliano Trévisan.

Je me souviens du choc majeur et combien salutaire de lire à tout prix et sans attendre Varlam Chalamov et ses terribles « Récits de la Kolyma ».

Je me souviens de l’incroyable voyage intérieur et érudit de Vassili Golovanov dans son « Eloge des voyages insensés ».

Je me souviens de relire et retrouver Evgueni Zamiatine (merci à M. Polac qui reste un de ses plus fidèles défenseurs).

Redevance d’insomnie, folles nuits blanches de lectures fiévreuses, enthousiastes, dévorantes ces heures d’encre où chaque battement de mon cœur se confond avec toutes ces pages tournées et les prochaines qui impatiemment attendent leur tour ; à toi l’ami Gérard, je te le dois, et à toute ton équipe des Editions Verdier.

Tout simplement merci. Et n’oublions jamais :

« La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » (F. Pessoa)

La passion délivre.

La passion des livres.