L’Humanité

8 octobre 2009

Mort d’un éditeur

Gérard Bobilier, fondateur des Éditions Verdier, est décédé lundi, à Carcassonne.

Il était l’éditeur de Pierre Michon, Pierre Bergounioux, François Bon, mais aussi d’Henri Meschonnic, de Jean-Claude Milner, de Chalamov, Peter Handke, ou Maïmonide. Gérard Bobilier vient de disparaître, victime d’un cancer contre lequel il luttait depuis plus d’un an. La maison qu’il avait fondée avait eu trente ans. C’est le 16 juillet 1979 que paraissait à Lagrasse, dans l’Aude, le premier livre à la célèbre couverture jaune d’or, un recueil de poèmes du troubadour Raimon de Miraval. Manière de dire que le chant amoureux du Moyen Âge occitan rimait avec la « petite musique de la langue de Mai ». C’était là le projet du trio d’amis qui se lança dans cette aventure. Trouver un prolongement à ce qui avait mis en mouvement toute une génération, dans le roman, la philosophie, la poésie, la linguistique. Gérard Bobilier donna à ce voyage l’impulsion de départ, et en entretint l’élan.

Né à Besançon en 1945, il est de ceux pour qui Mai 68 fut le signal d’une rupture que rien ne vint démentir. Il passa par la gauche prolétarienne, le soutien aux luttes de Lip et des viticulteurs de l’Aude. La fermeté des principes dont il fit toujours preuve l’amena par la suite à refuser une subvention de la région à la suite de l’alliance de son président, Jacques Blanc, avec le Front national. Au Banquet du livre de Lagrasse, la librairie fut arrosée de pétrole par des commandos d’extrême droite. Car c’est là, dans les Corbières, qu’il avait choisi de fixer le siège d’une maison d’édition à l’identité forte, puis d’une manifestation littéraire hors du commun, tout en se gardant du régionalisme, et en faisant de son catalogue un lieu de convergence et de circulation de la littérature de toutes les époques, de toutes les cultures et de toutes les langues.

C’est ainsi qu’il édite, au moment où peu misent sur eux, François Bon, Pierre Bergounioux, Pierre Michon, dont la renommée n’est plus à faire, mais aussi des auteurs plus discrets comme Christian Garcin, Jean-Jacques Salgon, Michel Séonnet ou Michèle Desbordes. En même temps, il sait attirer Didier Daeninckx, Alain Fleischer ou Pierre Dumayet, pour ne donner qu’une petite idée de la pertinence des choix de ce collectif en matière de littérature française. Impressionnant, également, fut le travail entrepris sur les littératures étrangères, en particulier germanophone et russe, mais pas seulement. Aux côtés de Zamiatine, de Chalamov et de ses Chants de la Kolyma figurent ainsi de nouvelles générations représentées par Guirchovitch et Golovanov. On sait aussi que Verdier a introduit en France Erri De Luca et Vitaliano Trevisan, Ilse Aichinger et Yoko Tawada. On n’en finirait pas. Rappelons seulement l’importance de l’oeuvre de Gérard Bobilier, de concert avec Benny Lévy, dans la publication de classiques hébraïques, et la qualité des compagnonnages qu’il sut entretenir avec des philosophes, essayistes et traducteurs.

La générosité de Gérard Bobilier était toujours empreinte de réserve. Mais les conversations impromptues qu’on pouvait avoir avec lui, dans les allées du village du livre à la Fête de l’Humanité, ou au salon de la porte de Versailles, laissent le souvenir d’un homme dont l’énorme culture ne faisait pas obstacle à l’enthousiasme pour le nouveau. Et à celui de le faire partager.

Alain Nicolas