LA SÉLECTION D’AVRIL 2022

LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le temps des grêlons, Olivier Mak-Bouchard, Le Tripode.

Du jour au lendemain, partout sur la planète, c’est la stupéfaction : les appareils photographiques ont cessé de fonctionner, ils refusent d’enregistrer la présence des personnes ! C’est à croire que l’univers, saturé de nos présences, a décidé de se révolter contre l’espèce humaine. En Provence, trois enfants doivent grandir avec ce phénomène inexplicable, et voient leur monde basculer dans une direction que personne n’aurait imaginée…

Olivier Mak-Bouchard est l’auteur du Dit du Mistral (Le Tripode, 2020). Avec Le Temps des Grêlons, il nous offre un second roman tout aussi étonnant, une fable envoûtante, douce et âpre, qui questionne une nouvelle fois les menaces qui pèsent sur notre temps.

Gorge des tambours, Ling Xi, Éditions Verdier.

Au bourg des Vieux Ficus dans les années cinquante, tous les garçons méprisent Mu Er, pour sa beauté androgyne, et tous les garçons sont épris de sa Sixième Sœur, pour la même raison. La Sixième Sœur Mu, qui n’aime que Wang Wen, ne répond pourtant pas à sa déclaration d’amour et épouse en 1959 un inconnu, qu’elle suit dans un lointain désert. Après son départ, Wang Wen, à force de contempler les traits de la bien-aimée dans le visage de son ami Mu Er, finit par éprouver des sentiments troubles pour lui. Devenu officier de génie en 1965, Wang Wen ne reviendra pas du lieu de son affectation. À la nouvelle de sa mort sept ans plus tard, Mu Er demande la main de la sœur du défunt, Wang Ran, le garçon manqué qui a les manières viriles de son frère.

Bien des années plus tard, Mu Er a disparu mystérieusement et ce sont divers narrateurs, issus des familles Mu et Wang, qui se succèdent pour, autour de leurs propres obsessions, témoigner et mener l’enquête.

Dans cette fresque qui couvre plus d’un siècle d’histoire chinoise et reflète le conditionnement des individus, la mise au pas des instincts et l’aliénation des esprits en proie à la culpabilité, nous suivons trois générations de personnages – les grands-pères pêcheurs de cadavres ; la nommée Bellissime qui met au monde cinq filles avant de donner naissance à un fils, évitant ainsi la répudiation ; Mu Yi, le marinier au long cours, dont le faciès rappelle étonnement celui de son perroquet Gris-gris ; la Grêlée, mère du beau Wang Wen…

Jeux de miroirs aux multiples retournements, drames privés sur fond d’un siècle de tourmentes et de puritanisme poussé jusqu’à la terreur. Chant aux grandes amours manquées, à la douleur de l’espérance, à l’héroïque joie aux heures les plus sombres de l’adversité.

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

Karel Capek, La maladie blanche, traduit du tchèque par Alain Van Crugten, Éditions du Sonneur

« Je ne suis pas un homme politique, mais en tant que médecin, j’ai le devoir de me battre pour chaque vie humaine, n’est-ce pas ? C’est simplement le devoir de tout médecin d’empêcher la guerre ! »

Un nouveau virus, venu de Chine, frappe mortellement les plus de quarante ans. Jusqu’à ce qu’un modeste médecin mette au point un traitement contre cette terrible « maladie blanche ». Sa seule condition pour dévoiler sa découverte : que toutes les nations s’engagent à ne plus faire la guerre. Mais les puissants sont-ils prêts à abandonner leurs rêves de gloire et de richesse pour rester en vie ?

Critique fervente du totalitarisme, La Maladie blanche, écrite en 1937, confirme une nouvelle fois l’intuition géniale et l’extraordinaire don d’anticipation de Karel Čapek.

Kamala Markandaya, Le Grand Barrage, traduit de l’hindi (Inde) par Christine Raguet, Éditions Zoé

Une société britannique s’implante dans le Sud de l’Inde récemment indépendante, avec pour mandat de construire un barrage en pleine jungle. Dans la ville éphémère bâtie sur le site se côtoient techniciens anglais, ingénieurs dépêchés de Delhi et ouvriers indigènes, sous la supervision de Clinton, à la tête du projet.

Certaines femmes sont aussi présentes, celles des hauts cadres, et bien sûr Helen, l’épouse de Clinton, plus intéressée par les conditions de vie des tribus locales que par l’ambition dévorante de son mari : malgré les recommandations des Indiens, ce dernier a décidé que le barrage serait achevé dans les trois ans. Sur le papier, le plan est solide, mais au fil des travaux, Clinton se heurte aux imprévus humains, aux accidents techniques et à la nature implacable. Jusqu’à ce que la mousson arrive… Dans ce roman visionnaire, Kamala Markandaya émerveille par son habileté à décrire le fonctionnement du chantier, la capture des oiseaux exotiques ou la fourmilière sociale à l’œuvre. 

 

 Maria Messina, Une fleur qui ne fleurit pas, traduit du sicilien par Marguerite Pozzoli, Éditions Cambourakis

Fille unique d’un sous-préfet, Franca fait son entrée dans le monde lorsqu’elle va s’installer chez sa tante, près de Florence. Aux côtés de Fanny, qui devient sa meilleure amie, elle dédaigne les convenances de l’époque, opte pour des cheveux courts et une vie mondaine active, flirtant sans complexe avec des hommes. Mais lorsqu’elle rencontre Stefano, un jeune Sicilien attaché aux traditions, la confusion des sentiments l’assaille. Profondément éprise, Franca renonce progressivement à ses toilettes sophistiquées et à ses activités sociales, prête à rejoindre le village reculé dans lequel réside le jeune homme… au risque de se perdre elle-même.

Écrit en 1923, ce roman met en lumière de manière bouleversante la situation des « demoiselles » dans l’Italie du début du XXe siècle. Tiraillées entre le besoin de trouver un époux qui leur garantirait un statut social et le souhait de mener une vie plus indépendante, la plupart doivent se soumettre au poids des conventions souvent cruelles qui prédominent alors.

LIVRES DE POCHE


Julia Kerninon,
Liv Maria, Folio

Son nom est Liv Maria Christensen. Enfant solitaire née sur une île bretonne, entre une mère tenancière de café et un père marin norvégien. Envoyée subitement à Berlin à l’âge de 17 ans, elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais. Le temps d’un été, elle apprend tout. Le plaisir des corps, l’intensité des échanges. Mais, à peine sortie de l’adolescence, elle a déjà perdu tous ses repères. Ses parents décèdent dans un accident, la voilà orpheline. Et le professeur d’été n’était peut-être qu’un mirage. 

Alors, Liv Maria s’invente pendant des années une existence libre en Amérique latine. Puis, par la grâce d’un nouvel amour, elle s’ancre dans une histoire de famille paisible, en Irlande. Deux fils viennent au monde. Mais Liv Maria reste une femme insaisissable, même pour ses proches. Comment se tenir là, dans cette vie, avec le souvenir de toutes celles d’avant ?

Julia Kerninon brosse le portrait éblouissant d’une femme marquée à vif par un secret inavouable. Et explore avec une grande justesse les détours de l’intime, les jeux de l’apparence et de la vérité.

 

ESSAIS

 Jean-Claude Milner, La destitution du peuple, Éditions Verdier, mars 2022.

Les années 2017-2022 se résument à deux événements : les Gilets jaunes et la pandémie. Aucun rapport entre eux, mais à chaque fois, deux mêmes questions furent soulevées : celle des pouvoirs et celle des droits.

La démocratie et la république héritées reposent sur une exacte coïncidence : pas de pouvoir sans droit, pas de droit qui ne s’accomplisse en pouvoir. À l’opposé, les Gilets jaunes et les anti-passe revendiquent des pouvoirs sans droit, c’est-à-dire une souveraineté.

Jusque-là, on n’en reconnaissait qu’une : la souveraineté du peuple. Les Gilets jaunes et les anti-passe souhaitent la remplacer par la souveraineté des réseaux sociaux. Ce faisant, ils se sont mis au service de ceux qui détestent le peuple. De ce dernier, les ronds-points, défilés et pancartes ne disent plus rien, sinon la destitution.

William Marx, Des étoiles nouvelles. Quand la littérature découvre le monde, Éditions de Minuit, 2021.

Les étoiles se lèvent-elles à l’ouest ? Et un poème peut-il faire polémique dans les journaux plusieurs semaines durant ? Que doit aux éléphants la rondeur de la Terre ? Et à Dürer La Guerre des étoiles ? Lequel des deux est le plus sémiologue, Tintin ou Milou ? Une boucle de cheveux et une bulle de savon méritent‑elles de monter au ciel ? Et quels vers inédits de Shakespeare dans Hamlet auraient suffi à modifier l’œuvre de Proust ?
À tant de questions fondamentales comme à bien d’autres ce livre apporte des réponses précises et argumentées, ainsi qu’à celle-ci, qui les résume toutes : que peut une image ? À partir de deux mots pris dans l’un des poèmes les plus célèbres de la langue française, l’ouvrage raconte la découverte du monde, de la terre et du ciel par le langage et la littérature.
Car ce livre traite des étoiles et de la poésie. Il parle du plus loin de nous, le firmament, et de ce qui nous touche au plus près, les mots du poète, des mots qui parfois nous découvrent le ciel. C’est un livre sur tout et sur l’inaccessible, sur l’altérité et les relations Nord-Sud, sur l’esthétique, la science et le pouvoir, sur la mémoire et les possibles de l’histoire. À partir de deux mots seulement, il dévoile les métamorphoses de la poésie en même temps que celles de notre connaissance du monde.

Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire, Éditions La Découverte, janvier 2022.

En Algérie, l’année 1962 est à la fois la fin d’une guerre et la difficile transition vers la paix. Mettant fin à une longue colonisation française marquée par une combinaison rare de violence et d’acculturation, elle voit l’émergence d’un État algérien d’abord soucieux d’assurer sa propre stabilité et la survie de sa population. Si, dans les pays du Sud, cette date est devenue le symbole de l’ensemble des indépendances des peuples colonisés, en France, 1962 est connue surtout par les expériences des pieds-noirs et des harkis. En Algérie, l’historiographie de l’année 1962 se réduit pour l’essentiel à la crise politique du FLN et aux luttes fratricides qui l’ont accompagnée.
 
Mais on connaît encore très mal l’expérience des habitants du pays qui y restent alors.
D’où l’importance de ce livre, qui entend restituer la façon dont la période a été vécue par cette majorité. L’année 1962 est scandée par trois moments : cessez-le-feu d’Évian du 19 mars, Indépendance de juillet, proclamation de la République algérienne le 25 septembre. L’histoire politique qu’ils dessinent cache des expériences vécues, que restitue finement Malika Rahal au fil d’une enquête mobilisant témoignages, autobiographies, photographies et films, chansons et poèmes.
 
Émerge ainsi une histoire populaire largement absente des approches classiques : en faisant place au désespoir des Français d’Algérie dont le monde s’effondre – désarroi qui nourrit la violence de l’OAS –, elle relate le retour de 300 000 réfugiés algériens de Tunisie et du Maroc, la libération des camps de concentration où était détenu un quart de la population colonisée, ou la libération des prisons, ainsi que les spectaculaires festivités populaires.
 
L’ouvrage décrit des expériences collectives fondatrices pour le pays qui naît à l’Indépendance : la démobilisation et la reconversion de l’Armée de libération nationale, la recherche des morts et disparus par leurs proches, l’occupation des logements et terres laissés par ceux qui ont fui le pays. Une fresque sans équivalent, de bout en bout passionnante.
 

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Qu’est-ce que l’actualité politique ? Evénements et opinions au XXIe siècle, Gallimard, février 2022.

 

Anne-Claude Ambroise-Rendu, Steve Hagimont, Charles-François Mathis, Alexis Vrignon, Une histoire des luttes pour l’environnement, Éditions Textuel.

Une première histoire des luttes environnementales en 100 focus illustrés.
 
Savez-vous que dès la fin du XVIIIe siècle, le grand naturaliste allemand Alexander von Humboldt accuse l’Occident de causer la ruine des civilisations en détruisant la nature ? Que la première enquête officielle sur le changement climatique est menée en France en 1821 ? Que dès 1888 à Ashio, au Japon, les agriculteurs se mobilisent contre les conséquences néfastes des produits toxiques dispersés dans l’atmosphère par l’activité minière ? Qu’en 1958, en Union soviétique, les menaces industrielles pesant sur le lac Baïkal suscitent une mobilisation de la société civile ? Ou encore que dès 1959 le biologiste Raoul Lemaire définit les bases de l’agrologie pour une agriculture sans engrais chimiques ni pesticides ?

Riche d’une documentation visuelle jamais encore rassemblée, cet ouvrage constitue le premier panorama des luttes environnementales à l’échelle mondiale, de la fin du XVIIIaux dernières années du XXe siècle. Cette mise en perspective historique a été rendue possible par le partage des recherches des quatre historiens co-auteurs de ce livre.

À rebours du récit mythique d’une foi collective dans le progrès, ils présentent une histoire des voies et des voix divergentes, éclairent la façon dont elles ont été combattues ou domestiquées, mais montrent aussi combien elles constituent un socle précieux pour les combats d’aujourd’hui.

JEUNESSE 


Jimmy Liao,
Nuit étoilée, HongFei Cultures

Une fille incomprise de ses parents et en deuil de son grand-père se lie d’amitié avec un garçon solitaire nouveau venu dans sa classe. Le harcèlement à l’école et les brutalités urbaines les poussent à partir. Leur périple les mène à la maison de grand-père près d’un lac en montagne. À leur retour, il déménage. Elle ne le reverra pas mais désormais la vie est plus légère. De l’obscurité de la nuit traversée, reste la beauté des étoiles comme celles de la toile de Van Gogh.

Olivier Tallec, Un peu beaucoup, L’École des loisirs

C’est fragile un arbre, il faut en prendre bien soin. Il faut s’en occuper comme d’un ami. Mon arbre et moi, on s’occupe bien l’un de l’autre. Parfois, il me donne une de ses pommes de pin. Une c’est peu, mais attention, toutes c’est beaucoup. Il faut trouver le bon équilibre. Mais si un jour il n’a plus de pommes de pins, il y aura encore ses épines, ses branches ou ses racines…